Lecteur militant,
Tu as sans doute entendu parler de l'éclatant passage du groupe d'actions La Barbe au Petit Journal de Yann Barthès. C'était le vendredi 9 décembre (12'20'' environ) et c'est déjà mentionné dans les livres d'Histoire au rayon naufrages célèbres, à côté de la Méduse, du Titanic, de l'Erika et autres Prestige. De la même manière que les associations environnementales ont obtenu la création en droit du "préjudice écologique" qui les autorise à demander réparation pour les dégâts infligés à l'environnement, on devrait instaurer d'une manière générale un "préjudice de cause", parce que là, la Barbe vient de marquer trois buts contre son camp en un seul match.
Ça me fait d'autant plus mal que tu l'auras compris lecteur, j'adhère complètement à la cause. Mais alors, pas du tout de la même manière. C'est à se demander si on les torture pour qu'elles ne sachent plus qu'aboyer et mordre en guise de réponse. La résurgence de la misogynie et l'hostilité croissante que rencontrent les féministes est vraiment préoccupante, mais d'un autre côté, comment espérer autre chose quand un tel fiasco s'affiche sur Canal + ?
Le but n'est évidemment pas de taper sur ces jeunes femmes qui ont été envoyées au charbon sans préparation préalable, visiblement. Si même les politiques et leur armada de conseillers en communication arrivent à se faire déstabiliser par Yann Barthès, je ne vois pas comment deux militantes dont l'activité principale consiste à se cacher derrière une barbe pour aller foutre le bordel à droite à gauche auraient pu assurer sur le plateau de l'émission.
Bref, pourquoi ce passage à la télévision est un désastre :
- Elles attaquent aussitôt arrivées : Le Petit Journal les remercie d'être venues et leur donne la parole. Réponse : Merci bande de phallocrates, vous ne valez pas mieux que les autres.
Remarque : Quand on est invité chez quelqu'un qui en plus nous fait des politesses, c'est plus correct de ne pas tacler d'entrée de jeu, même chez Cauet.
- Elles ne répondent pas aux questions qui leur sont posées : Quand Barthès leur demande pourquoi elles portent une barbe, symbole fort car à la fois le nom de leur collectif et leur accessoire principal (et donc occasion en or de faire passer un message positif sur leurs actions), ça enchaîne direct par une attaque.
Au mieux, ça fait penser à des lycéennes qui ont appris leur exposé par coeur. Moi ça m'évoque la langue de bois si chère à nos représentants politiques, qui font des débats publics et télévisés une fantastique négation de la démocratie, puisque quelles que soient les questions posées on y répondra par le discours qu'on a préparé. Ici ce qui est drôle c'est qu'elles ne s’embarrassent même pas des pirouettes discursives (qui te donnent l'impression que tu es trop con pour comprendre la réponse de l'interrogé alors qu'en vrai c'est juste qu'il ne répond pas à la question) et que du coup même les huîtres sont capables de noter qu'elles sont hors-sujet.
- La base, pour ne pas dire l'unique composante de leur argumentation est statistique : Elles n'évaluent l'égalité homme-femme qu'au pourcentage de femmes dans tel ou tel secteur, quand on aurait besoin d'une explication sur les causes profondes de cette situation. En gros, on argumente avec la conclusion.
C'est vraiment à mon sens un raisonnement contre-productif, car cela revient paradoxalement à faire prévaloir la sexualité des individus sur leurs compétences. Il me semble qu'à la base c'est l'inverse qu'on recherche.
- Evidemment, Barthès ne les rate pas et leur montre la stupidité de leur raisonnement : Le métier de présentateur du JT s'est fortement féminisé ces dernières années : "C'est David Pujadas qu'il faut sauver, non ?"
J'ai ri.
- Elles affichent une vision un peu primaire de la cause féministe : Le problème principal selon ces dames : "Il y a des hommes partout, il y a des hommes en poste de direction et de pouvoir."
Merci de l'info, on s'en était pas rendus compte en fait.
- Elles sont agressives : Barthès souligne que certains hommes ont peur des féministes, peuvent-elles expliquer qu'elles ne veulent aucun mal aux hommes ? Unique réponse : on vous fait peur ? (sourire sardonique et auto-satisfait).
C'est là encore une opportunité d'expliquer que le féminisme n'est pas un mouvement de revanchardes ou d'atrophiées du clito, que son objectif n'est pas le matriarcat ou une société androgyne mais l'égalité qui se fonderait sur l'appréciation de l'individu et non pas de son sexe. Bon, en vrai c'est vachement plus facile de la jouer rageuse.
Et le point culminant du malaise, la perplexité de Yann Barthès, tiraillé entre un franc amusement et une réelle déception. On connaît le personnage, si son intention initiale avait été d'attaquer la cause, il ne se serait pas gêné, surtout avec autant de matière à rire (mieux vaut en rire en effet). Mais non, il s'agissait bel et bien d'une tribune accordée au féminisme qui a complètement loupé une occasion de faire valoir sa cause.
Du coup, cette vidéo a piqué ma curiosité. Je suis allée sur le site Internet de La Barbe pour me renseigner sur leurs principes d'action et leurs objectifs. Nom d'un blaireau, pas déçue du voyage.
Le principe, c'est donc de débarquer au milieu d'une sauterie majoritairement voire exclusivement orchestrée par des hommes, sans rien dire, en arborant des barbes.
Extrait : " Les Barbes se tiennent droit devant ou derriere leurs victimes. La scene est silencieuse, digne, picturale. La présence des femmes à barbe sagement disposées en ligne ou en pointillé parmi les costumes trois pieces, parle d'elle-même : il fallait du poil au menton pour en être ! "
Sur le principe je trouve ça très rigolo, et même intelligent. C'est une action forte et symbolique qui constitue un moyen ludique d'interpeller l'opinion.
C'est après que ça se gâte.
Si elles prennent la parole, c'est pour tenir à leurs "victimes" (!) des propos comme ceux-ci : " Pour autant, la présence d'une représentante de la gent féminine est une menace qu'il faut prendre au sérieux. Il importe de garder le sens de la mesure. Il ne faudrait pas, sous prétexte de diversité, que les hommes perdent le contrôle des commandes à leur corps défendant ! "
Elles suggèrent ensuite de féliciter les membres de l'organisation visée en les appelant par leurs prénoms.
Et le final en aopthéose :
" Le but ultime de La Barbe n'est pas tant d'installer quelques femmes de plus dans les clubs d'hommes régis par des hommes, créés pour des hommes, même si l'irruption des femmes dans ces lieux est légitime et nécessaire. La Barbe entend dénoncer l' hégémonie et le monopole du pouvoir, du prestige, de l'argent, des privilèges par quelques milliers d'hommes blancs, en ringardisant leurs codes, leurs manies, leurs valeurs. "
Provocation gratuite, attaques ciblées, schémas d'interprétation simplistes et généralisation : bravo les filles, vous avez trouvé la recette exacte de la mobilisation stérile.
Pour information, le féminisme ne doit pas se construire contre les hommes mais avec les hommes. La lutte des classes, c'était vers 1848, c'est pas que l'idée soit mauvaise mais elle commence à sentir un peu la naphtaline.
Non, il n'y a pas complot patriarcal mondial qui fait de tous les hommes des complices volontaires de la domination masculine : comme nous, les hommes ont hérité d'une société où la domination est tellement routinisée qu'on ne la voit plus ni ne la questionne plus.
Oui, c'est notre rôle en tant que féministes de la questionner et de faire remarquer quotidiennement aux hommes qui nous entourent les situations où se manifeste le sexisme ordinaire.
Prière de ne pas le faire de manière ridicule.
Tu as sans doute entendu parler de l'éclatant passage du groupe d'actions La Barbe au Petit Journal de Yann Barthès. C'était le vendredi 9 décembre (12'20'' environ) et c'est déjà mentionné dans les livres d'Histoire au rayon naufrages célèbres, à côté de la Méduse, du Titanic, de l'Erika et autres Prestige. De la même manière que les associations environnementales ont obtenu la création en droit du "préjudice écologique" qui les autorise à demander réparation pour les dégâts infligés à l'environnement, on devrait instaurer d'une manière générale un "préjudice de cause", parce que là, la Barbe vient de marquer trois buts contre son camp en un seul match.
Ça me fait d'autant plus mal que tu l'auras compris lecteur, j'adhère complètement à la cause. Mais alors, pas du tout de la même manière. C'est à se demander si on les torture pour qu'elles ne sachent plus qu'aboyer et mordre en guise de réponse. La résurgence de la misogynie et l'hostilité croissante que rencontrent les féministes est vraiment préoccupante, mais d'un autre côté, comment espérer autre chose quand un tel fiasco s'affiche sur Canal + ?
Le but n'est évidemment pas de taper sur ces jeunes femmes qui ont été envoyées au charbon sans préparation préalable, visiblement. Si même les politiques et leur armada de conseillers en communication arrivent à se faire déstabiliser par Yann Barthès, je ne vois pas comment deux militantes dont l'activité principale consiste à se cacher derrière une barbe pour aller foutre le bordel à droite à gauche auraient pu assurer sur le plateau de l'émission.
Bref, pourquoi ce passage à la télévision est un désastre :
- Elles attaquent aussitôt arrivées : Le Petit Journal les remercie d'être venues et leur donne la parole. Réponse : Merci bande de phallocrates, vous ne valez pas mieux que les autres.
Remarque : Quand on est invité chez quelqu'un qui en plus nous fait des politesses, c'est plus correct de ne pas tacler d'entrée de jeu, même chez Cauet.
- Elles ne répondent pas aux questions qui leur sont posées : Quand Barthès leur demande pourquoi elles portent une barbe, symbole fort car à la fois le nom de leur collectif et leur accessoire principal (et donc occasion en or de faire passer un message positif sur leurs actions), ça enchaîne direct par une attaque.
Au mieux, ça fait penser à des lycéennes qui ont appris leur exposé par coeur. Moi ça m'évoque la langue de bois si chère à nos représentants politiques, qui font des débats publics et télévisés une fantastique négation de la démocratie, puisque quelles que soient les questions posées on y répondra par le discours qu'on a préparé. Ici ce qui est drôle c'est qu'elles ne s’embarrassent même pas des pirouettes discursives (qui te donnent l'impression que tu es trop con pour comprendre la réponse de l'interrogé alors qu'en vrai c'est juste qu'il ne répond pas à la question) et que du coup même les huîtres sont capables de noter qu'elles sont hors-sujet.
- La base, pour ne pas dire l'unique composante de leur argumentation est statistique : Elles n'évaluent l'égalité homme-femme qu'au pourcentage de femmes dans tel ou tel secteur, quand on aurait besoin d'une explication sur les causes profondes de cette situation. En gros, on argumente avec la conclusion.
C'est vraiment à mon sens un raisonnement contre-productif, car cela revient paradoxalement à faire prévaloir la sexualité des individus sur leurs compétences. Il me semble qu'à la base c'est l'inverse qu'on recherche.
- Evidemment, Barthès ne les rate pas et leur montre la stupidité de leur raisonnement : Le métier de présentateur du JT s'est fortement féminisé ces dernières années : "C'est David Pujadas qu'il faut sauver, non ?"
J'ai ri.
- Elles affichent une vision un peu primaire de la cause féministe : Le problème principal selon ces dames : "Il y a des hommes partout, il y a des hommes en poste de direction et de pouvoir."
Merci de l'info, on s'en était pas rendus compte en fait.
- Elles sont agressives : Barthès souligne que certains hommes ont peur des féministes, peuvent-elles expliquer qu'elles ne veulent aucun mal aux hommes ? Unique réponse : on vous fait peur ? (sourire sardonique et auto-satisfait).
C'est là encore une opportunité d'expliquer que le féminisme n'est pas un mouvement de revanchardes ou d'atrophiées du clito, que son objectif n'est pas le matriarcat ou une société androgyne mais l'égalité qui se fonderait sur l'appréciation de l'individu et non pas de son sexe. Bon, en vrai c'est vachement plus facile de la jouer rageuse.
Et le point culminant du malaise, la perplexité de Yann Barthès, tiraillé entre un franc amusement et une réelle déception. On connaît le personnage, si son intention initiale avait été d'attaquer la cause, il ne se serait pas gêné, surtout avec autant de matière à rire (mieux vaut en rire en effet). Mais non, il s'agissait bel et bien d'une tribune accordée au féminisme qui a complètement loupé une occasion de faire valoir sa cause.
Du coup, cette vidéo a piqué ma curiosité. Je suis allée sur le site Internet de La Barbe pour me renseigner sur leurs principes d'action et leurs objectifs. Nom d'un blaireau, pas déçue du voyage.
Le principe, c'est donc de débarquer au milieu d'une sauterie majoritairement voire exclusivement orchestrée par des hommes, sans rien dire, en arborant des barbes.
Extrait : " Les Barbes se tiennent droit devant ou derriere leurs victimes. La scene est silencieuse, digne, picturale. La présence des femmes à barbe sagement disposées en ligne ou en pointillé parmi les costumes trois pieces, parle d'elle-même : il fallait du poil au menton pour en être ! "
Sur le principe je trouve ça très rigolo, et même intelligent. C'est une action forte et symbolique qui constitue un moyen ludique d'interpeller l'opinion.
C'est après que ça se gâte.
Si elles prennent la parole, c'est pour tenir à leurs "victimes" (!) des propos comme ceux-ci : " Pour autant, la présence d'une représentante de la gent féminine est une menace qu'il faut prendre au sérieux. Il importe de garder le sens de la mesure. Il ne faudrait pas, sous prétexte de diversité, que les hommes perdent le contrôle des commandes à leur corps défendant ! "
Elles suggèrent ensuite de féliciter les membres de l'organisation visée en les appelant par leurs prénoms.
Et le final en aopthéose :
" Le but ultime de La Barbe n'est pas tant d'installer quelques femmes de plus dans les clubs d'hommes régis par des hommes, créés pour des hommes, même si l'irruption des femmes dans ces lieux est légitime et nécessaire. La Barbe entend dénoncer l' hégémonie et le monopole du pouvoir, du prestige, de l'argent, des privilèges par quelques milliers d'hommes blancs, en ringardisant leurs codes, leurs manies, leurs valeurs. "
Provocation gratuite, attaques ciblées, schémas d'interprétation simplistes et généralisation : bravo les filles, vous avez trouvé la recette exacte de la mobilisation stérile.
Pour information, le féminisme ne doit pas se construire contre les hommes mais avec les hommes. La lutte des classes, c'était vers 1848, c'est pas que l'idée soit mauvaise mais elle commence à sentir un peu la naphtaline.
Non, il n'y a pas complot patriarcal mondial qui fait de tous les hommes des complices volontaires de la domination masculine : comme nous, les hommes ont hérité d'une société où la domination est tellement routinisée qu'on ne la voit plus ni ne la questionne plus.
Oui, c'est notre rôle en tant que féministes de la questionner et de faire remarquer quotidiennement aux hommes qui nous entourent les situations où se manifeste le sexisme ordinaire.
Prière de ne pas le faire de manière ridicule.






